2 min • Amélie Charnay, Kourou (Guyane)
Imaginez le bruit et les vibrations d’une centaine d’avions de combat Rafale décollant simultanément. C’était l’effet produit cet après-midi 12 février lorsque le lanceur lourd Ariane 6 s’est élancé, surpuissant avec ses quatre propulseurs d’appoint renfermant chacun 140 tonnes de dynamite. Jamais une telle configuration n’avait été mise en œuvre à Kourou, en Guyane, où nous avons pu assister aux opérations malgré un ciel voilé.
Tonnerre d’applaudissements, bien sûr, quelques minutes après au centre de commandement dont les équipes étaient sur le pont depuis la nuit pour procéder aux ultimes contrôles et réglages. Mais il reste encore de nombreuses étapes avant de considérer l’opération comme un succès.
D’abord, il va falloir attendre quelques heures pour que les 32 satellites du client Amazon Leo aient tous été mis en orbite. Ensuite, le géant américain devra effectuer de nombreux tests de fonctionnement pour s’assurer que tout est opérationnel. Mais l’on peut déjà considérer que ce décollage est une démonstration de force pour le programme Ariane.
Arianespace jouait sa crédibilité commerciale
C’est notamment un très joli coup pour Arianespace qui jouait sa crédibilité sur ce premier lancement commercial réalisé par Ariane 6 pour un acteur privé. L’année dernière, seules des missions institutionnelles avaient en effet été assurées.
« Ariane 6 est un lanceur parfait pour les constellations. Son moteur réutilisable Vinci permet de séparer et de placer les satellites à mettre en orbite par grappes », a déclaré David Cavaillolès, le président d’Arianespace, en amont du lancement.
Cette capacité n’est pas à mettre uniquement au crédit du moteur. « Les quatre propulseurs permettent d’emporter plus de masse et la coiffe plus longue, également inaugurée aujourd’hui, accorde plus de place pour embarquer davantage de satellites », a précisé Caroline Arnoux, directrice de la business unit Ariane 6 chez Arianespace.
Au-delà des défis techniques, c’est une étape symbolique qui vient d’être franchie. Arianespace a en effet honoré la première partie de son accord avec Amazon, considéré comme le contrat du siècle. Dix-sept autres lancements doivent suivre ensuite.
Vers une montée en cadence
Ce succès, après cinq lancements consécutifs réussis pour le début d’exploitation d’Ariane 6, permet à l’industrie spatiale européenne de se positionner en alternative crédible aux lanceurs américains pour les grands clients internationaux. Car elle vient de prouver qu’elle était capable de faire aussi bien, voire mieux, que ses concurrents en matière de capacité à emporter des satellites.
Ariane 6 est toujours censée monter progressivement en cadence et parvenir à une dizaine de lancements par an d’ici à 2027, l’enjeu étant aussi de diminuer les coûts.
Pour y parvenir, une version encore plus puissante du lanceur est prévue pour cet été, à l’occasion d’une troisième mission Amazon Leo, même si les principaux intéressés se refusent à confirmer ces échéances. À cette date, Ariane 6 devrait être en mesure d’embarquer 39 satellites.
Amazon est pressé par le temps
Amazon aussi peut souffler un peu, bien conscient de tous les risques en jeu aujourd’hui. « C’est le lancement de toutes les premières », avait reconnu aujourd’hui, en préambule, Melissa Wuerl, la responsable des lancements chez Amazon Leo.
Le calendrier du géant américain s’en trouve conforté, son objectif étant toujours de déployer son service d’accès à Internet par satellite Amazon Leo d’ici à la fin de l’année en s’appuyant sur sa constellation de satellites en orbite basse.
Un échec ce 12 février aurait probablement jeté le doute sur cette échéance. « Avec le lancement d’aujourd’hui, nous aurons désormais 200 satellites en orbite », a précisé Lisa Scalpone, responsable mondiale de la division grand public d’Amazon Leo.
Difficile en effet de trouver de la place au débotté auprès d’un autre opérateur de lancement, tant le carnet de commandes de tous ces acteurs est saturé. Et cela, même si Amazon n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier, signant des contrats de lancement également avec United Launch Alliance, Blue Origin et SpaceX.
Mais ce n’était pas le seul enjeu. Amazon était censé avoir mis en orbite la moitié des satellites de sa constellation – environ 1 600 sur 3 236 – avant le mois de juillet 2026. Conscient qu’il n’arrivera pas à atteindre ce chiffre, mais plutôt un total de 700 satellites, il a déjà déposé une demande de prolongation de deux ans auprès de la Commission fédérale des communications américaine.
En cas de refus, il pourrait perdre sa licence. Et cela n’aurait pas plaidé en sa faveur s’il avait pris davantage de retard cette semaine.



