Cette évolution majeure de la doctrine
C’est le secret le mieux gardé de la République. Dans moins d’un an, en mai 2027, Emmanuel Macron transmettra les codes nucléaires à son successeur, à l’Élysée. Le nouveau chef de l’État devrait découvrir, peu de temps après, les procédures de déclenchement de la bombe atomique lors d’un échange avec le chef d’état-major des armées dans le bunker du PC Jupiter.
Des rituels sans équivalent au sein de l’Union européenne : la France est le seul pays doté, parmi les Vingt-Sept, d’un arsenal qui est appelé à être renforcé et repensé. Le président de la République, invoquant un « durcissement » du contexte géopolitique, a annoncé, le 2 mars, sur la base de l’Île Longue (Finistère), l’ouverture des exercices de dissuasion à ses alliés.
Pourquoi la stratégie évolue ?
La donne a changé depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025. « Jusqu’à présent, on avait la certitude que la dissuasion au niveau de l’Europe était assurée par les États-Unis, aujourd’hui, il y a un doute », observe le général Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la revue Défense nationale.
« Compte tenu des relations plus qu’ambiguës qu’entretient Trump avec Poutine, plus personne ne croit qu’en cas d’attaque de la Russie contre un pays balte, les États-Unis riposteraient », ajoute Guillaume Ancel, spécialiste des questions militaires et de défense.
Paris adresse donc un message à Moscou. Comme l’explique le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU : « Si les Américains ne s’engagent pas, les Français sont là. »
Que prévoit le projet français ?
« On pourrait envisager désormais des exercices dans lesquels nos Rafale à capacité nucléaire se poseraient dans un pays européen », explique le général Pellistrandi. Il évoque également la participation de pays partenaires à un exercice Poker, ces raids simulant des frappes atomiques.
Selon le général Trinquand, lors d’une montée des tensions, l’un des premiers mouvements pourrait être le déploiement d’avions porteurs d’armes nucléaires sur des bases avancées, par exemple en Finlande ou en Pologne. Il s’agirait alors d’un avertissement adressé à un pays hostile.
Cette dissuasion avancée ne prévoit cependant pas le stationnement permanent d’armes nucléaires françaises dans d’autres pays. C’est la différence majeure avec le partage nucléaire américain, qui permet à plusieurs États alliés d’héberger des armes nucléaires placées sous contrôle de Washington.
Le gouvernement précise que : « L’existence d’une dimension européenne à la dissuasion nucléaire française ne saurait remplacer la dissuasion élargie telle que pratiquée dans l’Alliance ; elle s’y ajoute dans l’optique de maximiser l’effet dissuasif. »
Contrairement à l’OTAN, où le principe de solidarité est formalisé, la France ne s’engage pas officiellement à riposter si un allié est visé par une attaque nucléaire. Elle entretient volontairement une ambiguïté stratégique.
« Le signal qu’on envoie, c’est : n’attaquez pas la Norvège, parce que nous pourrions riposter, et ça ne sert à rien d’attaquer la France, parce qu’on pourrait riposter à partir d’autres pays. »
Guillaume Ancel
Quels pays participeront ?
Neuf pays ont accepté, pour l’heure, d’intégrer cette dissuasion avancée :
- Royaume-Uni
- Allemagne
- Pologne
- Pays-Bas
- Belgique
- Grèce
- Suède
- Danemark
- Norvège
Selon le général Pellistrandi, la France, quatrième puissance atomique mondiale, serait en capacité de placer ces alliés sous son parapluie nucléaire.
Cette évolution explique également la décision présidentielle de renforcer les moyens de dissuasion avec la création de deux escadrons supplémentaires de Rafale à capacité nucléaire d’ici 2032-2035.
Le futur porte-avions de nouvelle génération, le France Libre, embarquera à partir de 2038 le missile nucléaire hypersonique ASN4G et pourra couvrir une très grande partie du globe depuis la mer.
Toutefois, Guillaume Ancel rappelle que les sous-marins nucléaires restent l’élément central de la force de frappe française :
« Nous avons en permanence un sous-marin avec sept missiles à capacité nucléaire, quelque part sous l’eau. »
Général Jérôme Pellistrandi
Selon le général Trinquand, jusqu’à trois sous-marins nucléaires pourraient être mobilisés dans le cadre de la protection des pays européens.
La décision ultime d’employer l’arme nucléaire restera cependant exclusivement entre les mains du président de la République française.
Comme le souligne Guillaume Ancel :
« C’est une arme de destruction massive, de suicide collectif. Quelqu’un peut-il garantir que la France se suicidera pour protéger la Norvège ? C’est là où est l’ambiguïté. »


